J'ai retrouvé dans mes dossiers un conte entendu il y a plusieurs années lors d'une retraite à Tressaint (raconté par le père Gosselin, il est encore meilleur), et que j'ai eu l'occasion de raconter la semaine dernière. Je n'en suis absolument pas l'auteur (je ne sais pas qui l'est), et je sais qu'il existe d'autres versions.
Il était une fois trois cèdres, qui s'épanouissaient sur une montagne du Liban, dans un décor magnifique.
Ces trois cèdres avaient une particularité peu banale : ils étaient "croyants, pratiquants" : jour et nuit, ils ne cessaient de chanter les louanges du Seigneur :
"Loué sois-Tu, Seigneur, pour ce généreux soleil qui nous fait croître"
"Loué sois-Tu, Seigneur, pour la mer et pour ces montagnes qui nous environnent ; grâces te soient rendues de nous avoir donné un tel lieu !"
"Louange à Toi, notre Dieu, pour nos racines qui vont puiser l'eau dont nous avons besoin, et qui nous attachent solidement à la terre !"
"Béni sois-Tu pour ces enfants qui grimpent dans nos branches !"
"Béni sois-Tu Seigneur, pour ces gens qui viennent se reposer sous notre ombre !"
"Louange à Toi pour le firmament qui éclaire nos nuits !"
etc. etc. …
J'entendais récemment à la radio, dans une émission par ailleurs d'excellente qualité, un scientifique affirmer, à propos de l'univers, qu'il était certain de l'existence de vies extraterrestres, parce qu'il était impossible, selon lui, que tout cet univers gigantesque ne serve à rien, n'existe que pour les Terriens.
Cette incompréhension est vieille comme les psaumes : "À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu'est-ce que l'homme pour que tu penses à lui, le fils d'un homme, que tu en prennes souci ?" (Ps 8).
La révolution copernicienne, lue dans une perspective antireligieuse, semble donner un fondement scientifique à ce scepticisme : si la Terre n'est pas au centre de l'univers, alors l'Homme ne pourrait pas être au centre des attentions de Dieu. On voit bien la spéciosité du raisonnement. (Du reste, la centralité de la Terre n'est pas automatiquement signe de noblesse, ce serait même plutôt le contraire dans la pensée aristotélicienne - dont on sait qu'elle a fortement imprégné la culture médiévale).
D'abord, rien n'empêche sur le plan théologique l'existence d'autres formes de vie, qui nous seraient inconnues. Leur existence éventuelle ne remet rien en cause du kérygme.
Mais je voudrais m'arrêter sur cette question de l'immensité de l'univers.
Il y a quelques années, j'ai eu l'occasion de faire un peu de plongée sous-marine en Guadeloupe. J'en ai tiré deux sensations particulièrement fortes : l'émerveillement devant la richesse et la diversité des formes et des couleurs, et plus encore une fascination puissante à l'idée que cette beauté est invisible la plupart du temps à tout oeil humain. L'espèce humaine n'a accès qu'à une infime partie des fonds marins, depuis moins d'un siècle, et toujours pendant des temps extrêmement courts. Au regard de l'histoire de la Terre, que représentent les quelques minutes qu'un plongeur peut se permettre de passer au fond de l'eau ?
La beauté des fonds marins est, pour ainsi dire, parfaitement inutile : personne n'en profite. Un peu comme si Dieu s'était fait plaisir, juste comme ça.
Si la beauté des fonds marins est gratuite, pourquoi l'immensité de l'univers ne le serait-elle pas ?
Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l'ouvrage de ses mains.
Le jour au jour en livre le récit et la nuit à la nuit en donne connaissance.
Pas de paroles dans ce récit, pas de voix qui s'entende ; mais sur toute la terre en paraît le message et la nouvelle, aux limites du monde.
Un petit échantillon de la production 2015-2016, modèle vivant et passage dans la Ville éternelle : l'enlèvement de Proserpine, du Bernin, est à la Galerie Borghese, et les deux autres statues sont au Musée du Capitole.
Je lisais il y a quelques temps le livre de Thérèse Hargot : Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque). Une lecture fort intéressante, bien qu'on puisse regretter un style souvent plus "oral" que "écrit" (un reproche qu'on peut souvent faire aux blogueurs qui publient des livres, d'ailleurs).
Elle y développe l'idée selon laquelle la libération sexuelle des années 70 s'est transformée en une nouvelle sujétion. Aux interdits moraux s'est substitué l'impératif du plaisir, obligation d'autant plus pernicieuse qu'elle est implicite et se pare de la plus chérie de nos valeurs : la liberté individuelle. Tout est permis, pourvu que chacun soit consentant ; et tout est normal, puisque tout est naturel. Reste à savoir à quel point le consentement d'un jeune est libre, quand on sait la pression sociale - et la pression économique de la puissante industrie pornographique - à laquelle il est soumis.
Car cet impératif a pour corollaire la pression sociale du couple. Sortir avec quelqu'un, n'importe qui plutôt que personne, au prétexte de "se faire une expérience". Et papillonner si les circonstances l'exigent (ou le permettent). Comme si pour devenir un bon violoniste, il fallait absolument avoir étudié le piano, le hautbois, la trompette, la batterie et la harpe. Et gratté un peu de guitare de temps en temps.
Il y a dans Saint Paul (1Co 6,12 et 10,23) une phrase assez étonnante : Tout m'est permis, mais tout ne m'est pas profitable. Certaines traductions proposent : tout ne m'est pas bon, ou encore tout ne m'est pas constructif.
Poser d'entrée que "tout m'est permis" (notez au passage la modernité de Saint Paul !), c'est sortir de l'opposition morale entre bien et mal, qui est délétère parce qu'elle n'est pas conforme au dessein de Dieu. Ce n'est pas dans cette opposition que Dieu a voulu que l'Homme vive. Dans le Jardin des origines, c'est l'Arbre de Vie qui était destiné à nourrir l'Homme.
Mais il y a une limite au "tout m'est permis". Ce qui m'est profitable, c'est ce qui me conduit vers la Vie. Vers la plénitude de ma vie. Et donc vers la fécondité, au sens large du terme (une vie peut être féconde de bien des manières). Mais dans tous les cas, la fécondité suppose deux composantes : une orientation vers un autre que soi-même, et une inscription dans le temps. À l'image de la pratique d'un instrument, encore une fois, qui n'a de sens que destinée à quelqu'un d'autre que soi-même et requiert une familiarité avec l'instrument qui ne s'obtient qu'avec du temps, donc de l'engagement.
Où l'on retombe dans le problème de la définition de la liberté. Dans un film étonnant, La Légende du pianiste sur l'océan, le personnage central est abandonné bébé sur un paquebot transatlantique et adopté par l'équipage ; devenu le pianiste du bord, il ne descend jamais à terre. Quand on lui demande pourquoi il reste ainsi confiné, il répond que seule la contrainte des 88 touches du piano lui donne la liberté de créer à l'infini. Un clavier infini ne le lui permettrait pas.
On n'est pas fécond quand on est dispersé : c'est d'ailleurs l'un des plus grands drames de notre condition contemporaine. Ce sera l'objet de future(s) réflexion(s).
Constitué essentiellement d'illustrations (Grande Muraille de Chine, Mur d'Hadrien, de Berlin, frontière Mexique-USA...), cet article montre que les barrières physiques n'ont jamais empêché les hommes de passer : "L'histoire du monde est remplie d'exemples d'ingénierie contrariée par des amateurs déterminés".
Non seulement les murs sont (au mieux) rarement aussi efficaces que le voudraient leurs promoteurs, mais en plus (et au pire) leur impact négatif dans la conscience collective est profond et durable. On le sent particulièrement en Cisjordanie, où la "barrière de sécurité" construite par Israël est une déchirure béante dans l'histoire de la Terre sainte.
Outre les difficultés pratiques qu'elle pose aux Palestiniens, elle est la source d'une humiliation quotidiennement ravivée : aux check-points, ce sont souvent des jeunes (en service militaire), peu expérimentés "à l'école de la vie", élevés dans la peur de l'Arabe et du Terroriste, qui fouillent sans ménagement des Palestiniens parfois trois fois plus âgés qu'eux.
Pire encore, la séparation entre les deux sociétés (palestinienne et israëlienne) est dramatique. Il y a deux ans, j'ai assisté à une conférence du père Faysal Hijazen, Directeur général des écoles du Patriarcat latin en Israël et dans les Territoires palestiniens (après avoir, durant l'été, participé à un camp d'été du Réseau Barnabé). Une anecdote m'avait particulièrement frappée. Durant des vacances scolaires, il accepte qu'une division de la police palestinienne stationne quelques jours dans une école, vide. Le lendemain, une petite fille de 6 ans vient le voir en courant : "Abouna, il y a des juifs dans l'école !" Ils portaient un uniforme : pour cette petite fille, il ne pouvait s'agir que de "juifs", puisqu'elle ne voyait d'Israëliens qu'aux check-points. Une génération entière de Palestiniens n'a jamais vu d'Israëlien autrement qu'en uniforme.
C'est facile de construire un mur physique. C'est bien plus difficile d'abattre les murs mentaux et psychologiques qu'il a produit.
Et si en plus il n'empêche pas les hommes de passer...